Chapitre 3

Le foot, Delme et la licence signée en cachette — Solgne et la division d’honneur. André Lallement. la formation d’éducateur et d’entraîneur pour revenir à Delme.
Les difficultés familiales, les problèmes de couple des parents, et quelques souvenirs.

« Le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l’âme. »
— Jean Giraudoux

Et revoilà Claude Lelouch.

Les Uns et les Autres.
Le film retrace l’histoire de trois générations unies par l’amour de la musique et de la danse, de l’entre-deux-guerres aux années 1980, dans quatre pays : la France, l’Allemagne, la Russie et les États-Unis. Les quatre histoires se rejoignent dans la scène finale : un concert à Paris.

Famille russe : l’histoire commence en 1936 à Moscou. Tatiana (Rita Poelvoorde) danse le Boléro de Ravel devant un jury chargé d’élire la première danseuse du Bolchoï. Boris Itovitch (Jorge Donn), un membre du jury, en tombe amoureux. Tatiana échoue, mais épouse Boris. La guerre éclate, et Boris meurt. Leur fils, Sergei, deviendra un grand danseur. Certains aspects de sa vie évoquent Rudolf Noureev.

Famille française : une violoniste des Folies Bergère, Anne (Nicole Garcia), tombe amoureuse du nouveau pianiste de son orchestre, Simon (Robert Hossein). Ils se marient et ont un fils, David. Mais Anne et Simon sont juifs et sont déportés. Alors qu’ils sont dans un train en partance pour les camps, Simon décide, lors d’un arrêt, de laisser le bébé sur la voie ferrée avec son nom, une adresse et un peu d’argent. Après la guerre, Anne revient seule des camps. Elle ne retrouve jamais David. Elle passera le reste de sa vie à le chercher, retournant sans cesse sur cette voie, jusqu’à sombrer dans la folie.

Famille allemande : à Berlin, avant la guerre, Karl Kremer (Daniel Olbrychski) joue la Sonate au clair de lune devant Hitler. Ce dernier le félicite et lui confiera plus tard la musique des troupes d’occupation à Paris. Ce passé nazi le poursuivra toute sa vie. Certaines scènes rappellent la carrière de Herbert von Karajan.

Famille américaine : Jack Glenn (James Caan) dirige un orchestre de jazz et est marié à une Française, Suzanne (Geraldine Chaplin), avec qui il a deux enfants, Jason et Sarah. Pendant la guerre, il rejoint l’armée pour diriger un orchestre pour les troupes. Des éléments rappellent la vie de Glenn Miller.

Le film a notamment pour particularité d’utiliser les mêmes acteurs pour incarner plusieurs générations : Rita Poelvoorde joue à la fois la mère de Sergei et, plus tard, sa fille. Jorge Donn interprète à la fois Boris et Sergei. Idem pour Robert Hossein (le père et le fils) ou encore Evelyne Bouix (la mère et la fille).

Ce film a été pour moi un véritable révélateur. Toutes ces histoires mêlées montrent la nature humaine dans ce qu’elle a de plus beau et de plus cynique : la lâcheté, la cruauté, mais aussi la passion et le courage — tout cela a vraiment existé.
Mes parents nous avaient raconté la guerre et ce qu’ils avaient vécu. Ces Américains venus nous libérer, les premiers bas-nylon, les chewing-gums… Cette ambiance si particulière, que nous décrivait Jeanine, la cousine de maman, qui avait vécu ces instants libérateurs. Le film les restitue avec un tel réalisme que, entre nous, j’aurais bien aimé être une petite souris pour connaître leurs vrais comportements… qui, finalement, n’appartiennent qu’à elles.

Le foot, Delme et la licence signée en cachette — Solgne et la division d’honneur.

J’ignore pourquoi notre mère ne nous a pas laissés fréquenter les associations de Delme — qu’elles soient sportives ou culturelles — durant notre jeunesse. Mais à notre retour de l’armée, et en cachette de nos parents, Jeannot et moi avons signé notre première licence au club de football local, la SSC Delme. Pour être tout à fait précis, Jeannot à signé se moquant pas mal de la permission de nos parents, alors que moi j’étais plus réservé sur notre avenir sportif.

Avec du recul, je mesure aujourd’hui tous les bienfaits que ce sport nous a apportés. Une base solide acquise chez les frères maristes, deux entraînements par semaine, un match le dimanche… C’était la passion du football et, par la même occasion, un vrai moteur pour notre santé.

Depuis notre plus jeune âge, nous avons toujours joué au football. C’était un sport qui ne coutait pas chère et à cette époque c’était le seul jeu collectif qui existait dans notre secteur. Il nous est même arrivé d’organiser des matchs sauvages entre villages. C’est devenu un peut plus sérieux lors de notre passage chez les frères maristes.

C’est tout naturellement que j’ai signé cette licence, rejoignant du coup René et Jeannot. Après des débuts laborieux sous la houlette d’un entraineur qui est devenu par la suite et encore aujourd’hui un ami, j’ai multiplié les entrainements pour progresser et devenir meilleur. Pendant plusieurs années, nous avons été les fers de lance de ce club.

André Lallement, la formation d’éducateur et d’entraîneur pour revenir à Delme.

Nos qualités sportives ne sont pas passées inaperçues. C’est tout naturellement qu’un soir de juin, nous avons rejoint Jeannot qui était déjà au club de Solgne, village voisin, qui évoluait en division d’honneur régionale, sous l’impulsion de Dédé, président exceptionnel.

Bien nous en a pris. Même si ce départ a suscité de l’amertume — voire des insultes — de la part de certains habitants de Delme, un nouveau monde s’ouvrait à nous, et à moi en particulier. Je n’oublierai jamais ce dimanche de juin où, ayant reçu nos démissions par erreur la veille, certains membres du club de Delme nous interdirent de jouer le dernier match sous leurs couleurs, malgré le soutien indéfectible de Noël, notre ami de toujours.

Dès mon arrivée à Solgne, André Lallement, qui allait profondément marquer mon parcours. Il m’envoya en formation d’éducateur. J’ai suivi toutes les étapes, de l’initiateur au moniteur, jusqu’au premier degré complet.

Je tiens à parler du football dans ce livre, car il nous a offert un véritable chemin d’évolution, aussi bien humaine que professionnelle. Il nous a ouvert bien des portes, parfois de manière indirecte : du district mosellan à la Ligue de Lorraine de football, des tirages de la Coupe de France aux réunions d’arbitres, toute cette grande famille a contribué à faire connaître « La Douzième Borne » dans la région.

Je suis convaincu qu’au vu de toutes les épreuves de vie que nous avons traversées, le football a été le contrepoids qui nous a permis de garder confiance en nous… et nous conférer cette rage de vaincre.


Grâce à ce changement de situation, notre affaire allait connaître un nouveau départ. André Lallement, notre président, avait détecté chez nous — les François — des qualités que nous ignorions nous-mêmes. C’est sous son impulsion qu’il me proposa d’organiser le premier réveillon de la Saint-Sylvestre à la salle polyvalente de Solgne. Inconscient, j’ai accepté de me lancer dans cette aventure : préparer à manger pour 650 personnes, avec les seuls bénévoles du club.

Une semaine avant cette manifestation, surprise dans le courrier : avis de saisie à tiers détenteur, lancé par le nouveau percepteur de Delme (ami du maire, qui lui-même était footeux) pour des retards d’impôts locaux. Ce coup de pression ne rimait à rien : c’est le club de football qui organisait la soirée, et je n’étais qu’un simple bénévole à qui l’on offrait un cadeau en remerciement de mon travail.

C’est dans cette épreuve que j’ai vraiment mesuré l’intelligence d’André, qui a tout de suite compris la situation, et n’a cessé, par la suite, de nous soutenir et nous aider. Je lui en serai toujours reconnaissant.

Cette première année, le club m’offrit un chariot pour présenter les desserts au restaurant. Et, en guise de remerciement, Dédé m’invita dans un bon restaurant : le Bistroquet à Belleville, en Meurthe-et-Moselle, une étoile au guide Michelin.

Quand je suis arrivé dans cet établissement, en tenue de survêtement, j’ai eu un sacré moment de gêne… Durant tout le repas, je tentais de cacher mes baskets pourtant belles, derrière les pieds de table. Ce jour-là, j’ai découvert un autre monde gastronomique : escalope de saumon aux baies roses sur lit d’épinards, et un chariot de desserts où l’on pouvait tout choisir. C’était sublime… et pour moi, un vrai déclic : je ferais tout pour hisser la Douzième Borne à ce niveau.

Ma grande fierté fut de recevoir, quelques années plus tard, dans notre propre restaurant, un lundi midi, M. et Mme Ponsard, les dirigeants de ce Bistroquet, qui a longtemps été pour moi le meilleur restaurant de la région.

Fort de cette expérience, après ce réveillon de Solgne, plus rien ne nous arrêtait :
mariages au restaurant et en salle, parfois deux ou trois par week-end, banquets en tout genre, soirées dansantes à thème, autocars entiers, plateaux-repas, petits-déjeuners, motocross, rallye-cross, menus du jour, cuisine plus élaborée, etc.

Une anecdote me fait sourire aujourd’hui, même si elle m’a fait très mal sur le coup :
un dimanche soir, un célèbre critique gastronomique a publié dans le journal local que je devrais « revoir la propreté de mes casseroles », car ses galettes de pommes de terre avaient, je cite, un « goût de raclure de poêle ».

Professionnel comme je le suis, j’ai mal encaissé. Pour la petite histoire : ce monsieur avait commandé une côte de bœuf sauce béarnaise. Au dernier moment, il a demandé des galettes de pommes de terre. Voulant bien faire, on a réchauffées ces galettes… au micro-ondes. Résultat : goût altéré. Ce que j’ai appris ensuite, c’est que ce monsieur ne payait jamais ses repas. C’est une règle dans le métier que j’ignorais, et je pense que c’est ce qui a motivé sa critique — certes justifiée sur le fond, mais carrément méchante dans la forme.

Quelques années plus tard, le soir même où Bernard Loiseau s’est suicidé, ce même personnage est revenu tester notre établissement. Ivre mort (et je pèse mes mots), il a pourtant laissé une excellente critique — après que je lui ai renvoyé la carte et les menus qu’il avait oubliés sur sa table…

Durant toute notre carrière footballistique, nous avons vécu de grands moments qui nous ont fait évoluer.

Je me souviens d’un match contre Lay-Saint-Christophe, où, après avoir brillé à l’aller comme au retour, j’ai eu la chance de rencontrer Serge Mularoni, qui allait devenir mon ami. On s’était pris l’habitude de dîner ensemble les dimanches soirs, lui, sa femme et moi.

À notre arrivée à Solgne, on a eu droit à un petit passage au purgatoire : première saison en équipe réserve, malgré nos qualités. Il a fallu attendre la deuxième saison, et un changement d’entraîneur, pour que Mimi intègre l’équipe première. Moi, ce fut en cours de saison.

Et en fin d’année : montée en division d’honneur. Récompense suprême… sauf que je fus écarté du dernier match décisif.
Je l’ai très mal pris. Le lundi midi suivant, notre entraîneur est venu déjeuner au restaurant. Il m’a expliqué ses choix, calmement. Me destinant moi-même à devenir entraîneur, j’ai pris cela comme une leçon de vie. Et je lui en suis encore reconnaissant aujourd’hui.

J’ai connu le haut niveau, j’ai joué en division d’honneur, je connaissais ma valeur qui était techniquement un joueur moyen mais qui n’abandonnait jamais. A titre d’exemple lors d’un match épique à Creutzwald, Mimi ayant reçut un méchant coup et être sorti du terrain, il ne m’avait fallut que quelques minutes pour envoyer moi aussi cet adversaire indélicat au vestiaire…solidarité familiale oblige…

En ma toute fin de carrière à Solgne, et ayant réussi mon examen d’entraineur BE1 complet, je me suis occupé de l’équipe réserve avec de bons résultats. La dernière année en division d’honneur, j’aurais bien aimé en cette fin de saison précipitant la descente au niveau inférieur, la coacher pour essayer de la maintenir à ce niveau. Dédé qui était un homme droit n’a pas choisi de me faire confiance prétextant mon manque d’expérience à ce niveau, il avait certainement raison.

Avec cette descente, une page se tournait puisque Mimi et moi quittions le SC Solgne pour rejoindre et stabiliser notre affaire.

C’était sans compter sur le virus du football qui était toujours en nous et qui allait refaire parler de lui…

Quelques années plus tard, mon ami Noël venait me voir régulièrement pour que je rejoue au club du village. Les difficultés de notre affaire ne nous laissaient pas beaucoup de temps pour nos loisirs. Cependant, c’est Jeannot qui lui était revenu au club pour rendre service car l’équipe première était mal classé et manquait d’un gardien. Au soir d’un dimanche de défaite, il était venu me demander de reprendre du service en tant que joueur et entraineur.

Je peux dire sans prétention que je crois avoir fait connaître à la SSC DELME ses plus belles heures de gloire. Avec l’aide et les conseils de mon ami Serge, nous avons faits connaître au club et à tous les jeunes qui y participaient des moments de vie riche en émotions. Montée en divisions supérieur, joli parcourt en coupe, de France et de Lorraine, brillé en foot en salle et surtout mis en place avec l’aide d’une belle équipe, des structures plus en adéquation avec nos ambitions.

Un fait marquant a mis un terme à ma carrière. Je crois que comme Michel Platini, dans une carrière de sportif, il y a un avant, l’ambition, la découverte de la gloire et puis le Heysel. Après ce drame ont ne voit plus la vie de la même façon. Pour moi cela aura été le décès de mon ami, Dominique Intini, vice président du club et décédé à quarante ans d’un cancer. Cet événement a mis un terme à mes activités sportives.

Les difficultés familiales, les problèmes de couple des parents… et les souvenirs heureux

La situation de nos parents ne s’arrangeait pas. Petit à petit, le couple se délitait. Ma mère, avec son caractère intransigeant, ne pardonnait toujours pas les écarts de mon père, et lui se réfugiait de plus en plus dans la boisson.

Ce qui devait arriver arriva : en fin de journée, alors qu’il revenait des courses pour le restaurant, Marcel fut contrôlé positif à l’alcootest et subit une suspension de permis de conduire de six mois. Au-delà de la crise monumentale déclenchée par ma mère ce jour-là, cette épreuve a eu un effet inattendu : mon père n’a plus jamais touché une goutte d’alcool jusqu’à la fin de sa vie, soit durant les cinq années qui ont précédé son décès, à l’âge de soixante-trois ans. Bien jeune, finalement…

En me relisant, je me rends compte qu’il y a toujours deux façons de voir les choses. Devenu adulte, on repense à ces événements avec gravité, mais il ne faut pas oublier que malgré le travail prenant de nos parents, nous avons eu une belle jeunesse.

D’abord, les jeudis d’hiver, ils nous emmenaient à la Schlucht, dans les Vosges, où nous avons appris à skier. René, notre moniteur, nous a formés, mes frères et moi. Que c’était agréable, ces déjeuners « aux Trois Fours », cette ferme-auberge qui existe encore aujourd’hui…

Un soir, à l’hôtel, lors d’un de nos séjours à la station, René et moi, qui partagions la même chambre, avons ouvert la fenêtre, décroché un glaçon, et l’avons sucé exprès… dans l’espoir de tomber malades et de rester plus longtemps dans cet endroit où régnaient la paix et le bonheur.

Et ces trajets en voiture sur le chemin du retour, quand nos parents nous chantaient des chansons de Tino Rossi qu’ils connaissaient par cœur… Je les entends encore :
« Adieu celle que j’aime, adieu tous mes amours… »
ou encore
« Les voyez-vous, les canons, les dragons, la garde… »

Il y avait aussi les balades en Forêt Noire : le Titisee, le Feldberg… Une semaine passée à skier, et un réveil en pleine nuit : incendie à l’hôtel ! Heureusement, plus de peur que de mal.

Il y eut ce périple à Igls, en Autriche, où, au retour, nous sommes restés bloqués sur l’autoroute à cause d’une tempête de neige. Résultat : Jeannot et moi avons rejoint le pensionnat des frères maristes avec un jour de retard. Nos camarades nous ont accueillis avec leurs railleries habituelles, nous surnommant « les Franz » par jalousie.

Et puis les vacances sur la côte belge… Quelle patience il a fallu à notre père pour gérer quatre garçons à la plage, à la pêche aux crevettes, dans la construction de châteaux de sable pour résister à la mer, sur les cuistax (ces petites voitures à pédales) où Jeannot, un jour, a malencontreusement foncé dans les jambes pleines de varices d’une pauvre dame… À Méli Parc, ce parc d’attractions d’avant l’heure, et tant d’autres moments.

La mère poule veillait sur ses petits.

Je me souviens des descentes en luge au Talus, de nos escapades dans le village, et soudain, la voix de ma mère qui retentissait :
« René, Bernard, Jeannot, Mimi ! »
C’était l’heure de rentrer à la maison.

Aujourd’hui, dans ce monde changé, on serait peut-être pris pour des farfelus avec de tels comportements…

Le rituel du vendredi soir reste gravé dans ma mémoire :
Après la douche des quatre enfants, c’était tarte au sucre de chez Madame Étienne, café au lait, tous en robes de chambre rayées bleu et blanc, le même modèle pour tout le monde… et au lit.

Dans notre chambre, René et moi écoutions les aventures de Rintintin, Roy Rogers ou du capitaine Troy, tandis que Mimi et Jeannot ne s’endormaient jamais sans Nounours, Pimprenelle et Nicolas, et surtout sans la Biquette de Jeannot, évidemment.

Autant de souvenirs précieux qui expliquent les liens fidèles qui nous unissent encore aujourd’hui, nous les quatre frères, grâce à tous ces moments de vie heureux que nous avons partagés avec nos parents.