Chapitre 4

Les difficultés professionnelles, retard dans les remboursements d’emprunts, position précaire vis-à-vis des banques, passage des huissiers, mauvaises renommées, etc.

Introduction

Il y a des moments dans une vie où tout semble encore ouvert, fragile, en mouvement. Des années où l’on avance sans toujours savoir où l’on va, mais où chaque choix, chaque rencontre, chaque hésitation même, trace déjà une direction. Cette période-là, je ne l’ai pas vue venir. Elle s’est installée doucement, presque discrètement, mais elle a fini par devenir un tournant. En y repensant aujourd’hui, je comprends que ces instants ont façonné bien plus que mon quotidien : ils ont dessiné l’avenir.

Et revoilà Claude Lelouch.

L’Itinéraire d’un enfant gâté un film français réalisé par Claude Lelouch, sorti en 1988. Il raconte l’histoire de Sam Lion, un homme d’affaires prospère qui décide un jour de tout quitter pour recommencer sa vie.

Synopsis
Sam Lion, interprété par Jean-Paul Belmondo, est à la tête d’une entreprise florissante. Mais après une crise cardiaque, il choisit de disparaître, laissant derrière lui sa société et sa famille pour partir à l’aventure. À travers ses voyages, il vit mille expériences et fait des rencontres marquantes.
Pendant ce temps, son fils adoptif, Albert Duvivier (Richard Anconina), cherche désespérément à le retrouver. Toujours resté dans l’ombre de son père, Albert entreprend une quête autant pour comprendre cette disparition que pour renouer avec lui.
Le film aborde des thèmes universels : la liberté, la recherche de soi, la filiation, le besoin de rupture pour renaître.

Pourquoi ce film nous a sauvé la vie…
À l’époque, nous subissions des contrôles fiscaux incessants. Comme Lelouch lorsqu’il a écrit ce scénario, j’étais épuisé de devoir me battre chaque jour. Trouver l’argent pour payer les salaires, faire face aux huissiers, rembourser des dettes qui semblaient insurmontables. J’étais au bord de lâcher prise.

Et puis ce film est arrivé, comme un souffle d’air. Certains dialogues m’ont marqué au fer rouge :

  • Quand sa fille demande à Belmondo alias Sam Lion: « À quoi tu crois dans la vie, Papa ? » et qu’il répond : « Aux mathématiques. »
    Là, j’ai compris : assez de vouloir toujours faire plaisir, il fallait désormais être pragmatique. L’argent devait rentrer, point.
  • Quand elle lui demande : C’est quoi le bonheur pour toi ? » et qu’il réplique :
    « C’est quand les emmerdes se reposent. Surtout, ne fais pas de bruit pour ne pas les réveiller. »
    Cette phrase est restée en moi comme une philosophie de survie.
  • Et enfin, la scène culte où Anconina apprend à dire bonjour. Une leçon d’humilité et d’humanité, qui m’a fait réfléchir sur ma manière de diriger.

Dans ce film, je me suis identifié à Sam Lion alias Jean-Paul Belmondo. J’ai puisé dans son attitude la force de diriger mes frères, de tenir la barre malgré la tempête, tout en restant dans l’ombre. C’était exactement moi, tel que je me voyais à cette époque.

Un contexte qui évolue

C’est souvent dans les détails que l’on perçoit les premiers changements. Une ambiance différente, un rythme qui s’accélère, des responsabilités qui s’invitent sans prévenir.
À cette époque, je sentais confusément que quelque chose se préparait. Rien de spectaculaire, rien de brutal, mais une sorte de glissement intérieur.
Je n’étais plus tout à fait le même, et le monde autour de moi non plus. Les attentes grandissaient, les regards changeaient, et je devais apprendre à trouver ma place dans ce nouvel équilibre.

Des choix qui s’imposent

Puis viennent les décisions, celles qu’on ne peut plus repousser. Certaines semblaient évidentes, d’autres me laissaient hésitant, partagé entre prudence et envie d’avancer. Chaque choix, même le plus simple, prenait soudain une importance nouvelle. Je découvrais que grandir, ce n’est pas seulement accumuler des années : c’est accepter de trancher, de renoncer parfois, de s’engager surtout.

Les difficultés professionnelles

À mon retour du régiment, prêt à affronter la vie professionnelle et personnelle, j’étais gonflé à bloc, plein d’idées pour donner à La Douzième Borne ses lettres de noblesse. Ignorant tout de la situation financière, je découvris peu à peu que nous étions au bord de la faillite.

Il faut se souvenir que c’est sous l’impulsion du notaire — futur maire de Delme et conseiller départemental — Maître Maurice Vautrin, désireux d’un établissement hôtelier dans la région, que mes parents acceptèrent de transformer en 1968 le café du centre en « À la Douzième Borne ». (Le « À » en début de nom n’était pas un hasard : dans les annuaires, nous apparaissions toujours en premier… une communication avant l’heure !)

Pour financer le projet, mon père vendit sa ferme de Laneuveville-en-Saulnois. Le crédit hôtelier, plusieurs banques locales et même des particuliers nous prêtèrent de l’argent. Durant deux années de travaux, nous vécûmes au café de la gare, en haut du village, où mes parents continuaient à travailler tout en assurant la cantine scolaire sous un chapiteau.
Gérer un café-restaurant familial de 1954 à 1968 n’avait rien à voir avec diriger un établissement de 20 chambres, une salle gastronomique, une salle de banquet, un bar (lieu très vivant à l’époque) et… du personnel. Ajoutez à cela les secousses de mai 68, l’inexpérience en gestion, les premiers contrôles fiscaux et les jalousies locales : nous étions devenus une cible facile.

Ce que ces liens ont transformé

Ces liens n’ont pas seulement accompagné mon chemin : ils l’ont éclairé. Ils m’ont appris à écouter, à m’ouvrir, à faire confiance. Ils m’ont aussi montré que l’avenir ne se construit jamais seul. Avec le recul, je réalise que ces relations ont été des points d’appui essentiels, des repères qui m’ont permis d’avancer avec plus de certitude

Dans la famille, chacun prenait sa place :

  • Jeannot finissait son apprentissage au restaurant Le Dauphin à Strasbourg,
  • René, revenu de l’armée, s’occupait du magasin de journaux,
  • Mimi commençait son apprentissage chez nous comme serveur.

En mettant le nez dans les comptes, je découvris deux annuités de retard au Crédit hôtelier et un découvert abyssal à la Banque populaire. Le banquier de l’époque avait une phrase restée gravée : « Votre situation, c’est comme le tonneau des Danaïdes : un puits sans fond. »

Le moment où tout bascule

Il y a toujours un instant précis où l’on comprend que plus rien ne sera comme avant. Parfois c’est un événement, parfois une prise de conscience. Pour moi, ce fut un mélange des deux : une situation qui m’a obligé à me positionner, à affirmer mes choix, à prendre ma vie en main. Ce moment-là a marqué une rupture, douce mais réelle, entre ce que j’étais et ce que j’allais devenir.

Retard dans les remboursements d’emprunts

Ma première action fut d’appeler — la voix tremblante — Monsieur ………., directeur de la Banque populaire de Lorraine. Je lui demandai de transformer notre découvert de 100 000 francs en un prêt. Il accepta.
Au premier étage, je transformai la lingerie de l’hôtel en bureau. Au mur, j’affichais l’échéancier de 2 301 francs par mois sur cinq ans. Chaque fois que je payais une mensualité, je rayais la ligne à la règle. Je n’en ai jamais manqué une seule.

Deuxième urgence : le Crédit hôtelier à Paris. Là encore, coup de fil hésitant à Monsieur P, responsable des crédits, dont les bureaux étaient à la tour Olivier de Serres. René, ma mère et moi avons pris la route de Paris. J’avais mis mon costume en velours marron à pattes d’éléphant (la mode de l’époque !) pour affronter ce rendez-vous.

Arrivé à l’étage, stupeur : un immense open space, bien avant l’heure. L’impression que tout le monde allait entendre mes justifications. Et en effet, le banquier nous demanda de vendre une maison, la maison qui rassemblait nos deux affaires que mes parents venaient d’acheter. Pour « injecter de l’argent frais » disait-il. Après discussion, il nous proposa finalement de suspendre le remboursement du capital pendant deux ans et de ne régler que les intérêts. Nous repartîmes soulagés, même si, épuisé par le stress, je m’écroulais sur le lit de l’hôtel.

De retour à Delme, je m’attaquai à la cuisine, améliorant peu à peu la carte gastronomique. J’achetai à crédit une machine à laver et un séchoir, puisque notre blanchisseur Perla, à Toul, nous avait lâchés pour défaut de paiement. En parallèle, je jonglais avec l’URSSAF, la TVA, la MUCIM, la CAPCIM… sans rien y comprendre. Ce n’est qu’après la remarque d’un banquier — « Voyez votre comptable et comprenez vos chiffres » — que je me plongeai dans mes anciens livres de comptabilité.

Un contrôle fiscal tomba en plein chaos. Le collaborateur de notre cabinet comptable disparut, laissant son patron et moi nous débrouiller. Le contrôleur, Monsieur A, persuadé que nous cachions de l’argent, voyait d’un mauvais œil nos achats réguliers à Cora, faute de fournisseurs prêts à nous livrer.

C’est à ce moment que le football entra dans l’histoire. En rejoignant le club de Solgne, je rencontrai André Lallement, son président, puis Claude G, comptable de métier. Il me présenta un ami expert-comptable qui venait de s’installer à Nancy : Monsieur S. Grâce à lui, nous avons enfin pu remettre de l’ordre. Sous sa houlette, j’ai reconstitué toutes nos archives — des actes de propriété aux contrats de travail — un travail titanesque, mais indispensable.

Dans le même temps, René divorçait. Je garde pour moi les détails douloureux de cette séparation, mais mes frères savent.

Une obsession me hantait : faire vivre cinq familles. Alors, malgré une rentabilité quasi nulle, nous travaillions sans relâche. Banquets, menus du jour, thés dansants, après-midi du troisième âge, soirées… tout était bon pour faire rentrer de la trésorerie et boucher les trous.

Passage des huissiers

À l’URSSAF, où nous avions accumulé beaucoup de retard, je versais chaque semaine un acompte à l’huissier qui passait chaque semaine. Il était censé reverser l’argent à l’organisme… mais en réalité, il servait d’autres créanciers et se payait d’abord lui-même. Résultat : le jour où j’ai demandé un relevé à la Sécurité sociale, persuadé d’avoir bien avancé, je découvris avec stupeur que ma dette n’avait pratiquement pas bougé.

Position précaire vis-à-vis des banques

Au Crédit Agricole, les retards de remboursement s’étaient accumulés. La commune de Delme et l’amicale des sapeurs-pompiers avaient organisé le congrès départemental des soldats du feu et nous avaient confié la restauration dans un grand chapiteau dressé sur la place de la République, juste en face de chez nous.
La prestation réussie, j’attendais le règlement avec impatience pour payer nos fournisseurs. Mais au lieu de recevoir l’argent, j’appris que le trésorier avait réglé par virement… et que le directeur de l’agence du Crédit Agricole s’était permis de prélever directement la somme pour combler nos retards de remboursement. Un coup de massue.

Les difficultés à payer les salaires du personnel étaient notre lot quotidien. Nous avions un an de retard chez Miko, notre fournisseur de surgelés, et des factures impayées partout. Autant dire que beaucoup de gens ne donnaient pas cher de notre peau. J’ai longtemps traîné ce sentiment de honte, avec en prime le regard mesquin des autres, ce qui a marqué ma personnalité.

Je me souviens aussi de ce banquier du CIAL (aujourd’hui CIC), Monsieur S, qui nous donna trente jours pour rembourser un découvert de 8 000 €. Toute la famille mit ses économies en commun, et c’est Mimi qui apporta l’argent en espèces, dans un sac marqué « Aux travailleurs » (fournisseur de vêtements pro à Metz). Lorsque Mimi posa le sac, le banquier, tellement surpris, bascula en arrière avec son siège !
Cette décision brutale venait en réalité des indiscrétions, qui annonçaient partout notre faillite imminente…

A la suite de tous ces déboires, nous ne fonctionnions qu’avec la banque postale, 168185 M était le numéro de compte de notre affaire que tout le monde connaissait par cœur. Ci-joint deux souvenirs.

Et la faillite, elle arriva pour René. Après l’incendie du café de la gare de Delme qu’il avait repris, il fut déclaré en liquidation judiciaire malgré nos efforts et l’argent injecté depuis la Douzième Borne pour sauver son commerce. Le divorce suivit, et le Républicain Lorrain publia l’annonce, affichée ensuite au café de Puzieux : une humiliation publique. Ce très mauvais passage a sans doute contribué à ses problèmes de santé.

Mais René ne baissa pas les bras — ce n’est pas dans notre ADN. Il nous rejoignit comme serveur, puis devint un formidable commercial. Il sillonnait les mairies pour décrocher des prestations : repas du 3e âge (Mimi, DJ improvisé, animait les soirées), mariages, assemblées générales, motocross… Chaque année, il partait en Belgique démarcher les autocaristes qui représentaient une bonne part de notre chiffre en saison.

Reprendre souffle

De mon côté, je m’acharnais à améliorer la gastronomie et à sortir du gouffre financier. Je m’étais juré de rembourser le découvert de la Banque Populaire de Lorraine, puis les gros emprunts du Crédit hôtelier.

Mais un jour, je découvris que mes parents, par l’intermédiaire du notaire Maître Vautrin, avaient emprunté de l’argent à des particuliers pour s’en sortir, les banques ne nous faisaient plus confiance.

  • Monsieur D, reconnaissant envers mon grand-père qui l’avait aidé durant la guerre.
  • Monsieur G, d’Aulnois-sur-Seille, qui nous avait prêté en période difficile.
  • Et même Maître V le notaire lui-même.

Mais lorsque les rumeurs de nos difficultés circulèrent, tous réclamèrent leur dû. Je me revois, jeune et naïf, rendant ces sommes en espèces à chacun, sous leurs yeux suspicieux, comme s’ils craignaient que je vole.

Il y eut aussi des erreurs de jeunesse, teintées d’orgueil : pour donner une image de réussite, nous avions acheté une Citroën XM, voiture de luxe à l’époque. Mais la supercherie ne trompa personne. À la perception, où je négociais un plan de règlement pour la TVA en retard, la perceptrice me rappela sèchement :
« La TVA, c’est un impôt que vous collectez pour l’État. Si vous ne le reversez pas, vous êtes un voleur. »
Elle accepta quand même un échéancier que j’ai scrupuleusement respecté. Mais après ça, pour aller au centre des impôts de Château-Salins, je prenais la 2CV de Jeannot : une image plus fidèle de ce que nous étions vraiment. Encore là, je dois rendre hommage à André Lallement, fonctionnaire à EDF, il est le seul à m’avoir accompagné lors de toutes ces turbulences financières pour négocier des plans de règlements. De fonctionnaires à fonctionnaires, le courant passait mieux.

Ce que cette période a construit

Avec le temps, j’ai compris que cette période n’était pas seulement une transition : c’était une fondation. Elle a forgé mes convictions, mes valeurs, ma manière d’aborder les défis. Elle a façonné ma façon de regarder l’avenir, non plus comme une inconnue inquiétante, mais comme un terrain à explorer. Tout ce que j’ai vécu ensuite porte encore la trace de ces années-là.


Entre ombre et lumière

Au milieu de ce marasme, heureusement, un rayon de soleil : notre passion pour le football. C’était notre respiration, notre échappatoire, ce qui nous donnait encore de l’élan.

Ce que cette période a construit

Avec le temps, j’ai compris que cette période n’était pas seulement une transition : c’était une fondation. Elle a forgé mes convictions, mes valeurs, ma manière d’aborder les défis. Elle a façonné ma façon de regarder l’avenir, non plus comme une inconnue inquiétante, mais comme un terrain à explorer. Tout ce que j’ai vécu ensuite porte encore la trace de ces années-là.